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Qui sont les lauréats des prix Scam 2014, traditionnellement attribués à l’automne ? En guise de feuilleton de l’été, portraits de quelques lauréat(e)s. Pour commencer, Marie Hooghe, prix Scam 2014 pour ses traductions littéraires et plus particulièrement celles des ouvrages de Louis-Paul Boon, Jef Geeraerts, et Erwin Mortier.

Dans toutes les pièces, un fil d’Ariane : des livres introuvables, rares, inédits, traduits de sa main ou de celles d’amis.

Marie Hooghe est la lauréate du prix Scam 2014 pour ses traductions littéraires du néerlandais vers le français, et plus particulièrement celles des ouvrages de Louis-Paul Boon, La Route de la chapelle, Jef Geeraerts, Gangrène, Je ne suis qu’un nègre, Black Vénus, et Erwin Mortier, Sommeil des Dieux, Psaumes balbutiés, Livre d’heures de ma mère. Tout chez elle respire la sérénité souriante et créatrice. On passe de son cabinet d’écriture, théâtre au mur grenat ouvrant sur la verdure, à un salon dont l’accueillant canapé lui permet de projeter à haute voix les mots dans l’espace, de corriger une assonance malvenue ou un hiatus fâcheux.

Marie pratique la respiration de pleine conscience au moins vingt minutes par jour, s’aère, s’envole, se nourrit. Dans toutes les pièces, un fil d’Ariane : des livres introuvables, rares, inédits, traduits de sa main ou de celles d’amis. Même sa cuisine regorge de curiosités : les recettes de Colette, Flaubert, Régine Desforges, Monet, Monique Pivot, Dumas. Elle en a testé une bonne partie jusqu’au jour où sa petite fille catastrophée par tout ce qui lui était nécessaire pour cuisiner lui a offert La cuisine à moins de 5 euros. Le titre racrapote les papilles désappointées, ce n’est pas elle qui l’a traduit !

Pour cette enthousiaste invétérée chaque livre est une fenêtre sur le reste du monde. Elle aime tous les auteurs qu’elle traduit, s’est laissée prendre dans leurs méandres, en a rencontré la plupart, est devenue intime. Jef Geeraert lui a transmis l’amour des sonates au violoncelle de Bach, Ivo Michiels l’a fait naviguer dans l’ésotérique et les livres sacrés, avec d’autres elle a traversé les tempêtes de l’histoire. Tout est affaire de liens et de continuité. Le périple a débuté aux côtés d’Hugo Claus, Monika van Paemel, puis Ivo Michiels. Est arrivé alors le Congo, avec Lieve Joris et les écrivains voyageurs comme David Grégoire Van Reybrouck. Telle une exploratrice, elle s’attache à ces auteurs un peu maudits, jamais traduits, pose un pied délicat sur ces continents nouveaux, se fraie un chemin dans leur végétation et livre leurs trésors.

Le néerlandais et le français n’ayant pas la même sensibilité, il n’est pas aisé de faire passer l’un dans/vers l’autre.

Car Marie aime les défis, les livres complexes, la densité. Le néerlandais et le français n’ayant pas la même sensibilité, il n’est pas aisé de faire passer l’un dans/vers l’autre. Tant chez Geeraerts aux phrases fleuves que chez Mortier orfèvre qui cisèle, il faut jouer sur le fil du rasoir sans aller trop loin. Alors elle barre, rature, barbouille ses manuscrits de rouge, de vert, de bleu, pour coller le texte au corps. Lorsqu’elle n’y voit plus rien, elle réimprime, se jette dans son canapé et avec un regard neuf, cherche la mélodie. Plus elle connait les auteurs, leurs tics, leurs habitudes, plus le travail est facile. Elle les appelle, ils se parlent, communiquent au fil des livres. Souvent, c’est elle qui prépare l’éditeur au prochain volume, avant même que l’original soit publié.

Elle ne crachera pas sur un petit polar facile de derrière les fagots, histoire de souffler, de jouir d’une liberté d’écriture plus importante, de broder librement. Ce sont alors les livres de Bob Van Laerhoven journaliste bourlingueur. Elle charpente un peu, allège, touille, monte en neige, C’est aussi un bel exercice. Lorsqu’on lui propose des livres ennuyeux, elle refuse, se sentant défaillir en imaginant qu’il lui faudra deux mois rien que pour la saisie. Elle prétexte alors un grand manque de temps ou une fatigue inexplicable.

Marie traduit deux ou trois romans par an pour une rémunération identique que le livre soit complexe ou non. Alors il faut jongler, limiter son implication émotionnelle. Décrypter, déshabiller, mettre à nu, chercher les fibres, c’est un compagnonnage de longue haleine. Impossible si l’on n’aime plus, si l’on étouffe, de faire l’impasse sur une ligne. Lorsqu’elle se risque à l’intense, cela peut devenir douloureux. En dehors des notices pour aspirateurs, mieux vaut être sélectif, apprécier l’imprégnation lente. Elle se lève à la même heure que Proust, dîne lorsqu’elle y songe, scande le travail par une promenade, s’éternise jusque tard dans la nuit si l’esprit tient. Lorsqu’elle entame un nouvel ouvrage, elle tape comme une pianiste, sans trop penser, laissant juste les traces des options ultérieures de ci de là. Elle s’appesantit ensuite sur le texte le retravaillant deux fois, trois fois après relecture de la directrice de collection, quatre fois à la sortie du livre, pour être bien sûre d’avoir dévoilé un trésor.

Malgré son succès et tout ce travail, la traduction ne lui permet pas d’en vivre. Économiquement, c’est un métier de luxe.

Malgré son succès et tout ce travail, la traduction ne lui permet pas d’en vivre. Économiquement, c’est un métier de luxe. La plupart des traducteurs doivent s’astreindre à un salaire fixe en travaillant comme professeurs ou traducteurs au parlement. Les journées ont beau être intenses, elle est heureuse d’avoir le bonheur de traduire des auteurs qu’elle affectionne, de pouvoir refuser sans être contrainte à un rythme effréné. Lorsqu’elle ouvre un livre, elle lit souvent trois lignes avant de le refermer, désenchantée. Elle voyage aussi, pour joindre la littérature et la vie. Ce qui l’intéresse dans la traduction ce sont les pistes et les rebonds. Elle ne connait pas untel, qu’à cela ne tienne ! Elle le découvre ! S’aperçoit que cela fait longtemps qu’elle n’a plus fréquenté tel autre et marche sur ses traces. Livres et voyages sont le revers d’une même réalité. Ainsi elle est capable de suivre un héros Jef Geeraerts en Dordogne pour tester l’acoustique des voûtes d’une introuvable église romane dans laquelle il jouait la sarabande d’une sonate pour violoncelle.

Écrire un livre elle-même ? Elle ne cesse de le faire : critiques, voyages, croquis, … Mais son implacable sévérité la laisse incapable de cesser de corriger. Cela lui suffit d’exprimer les idées des autres, et puis, tout ce papier en circulation, ça ne ferait pas déjà un peu beaucoup ?

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