Accueil du site / Home_fr / Actualités / Du côté des auteurs / Qui sont les lauréates des prix Scam 2014 ? Léonie Bischof

Qui sont les lauréats des prix Scam 2014, traditionnellement attribués à l’automne ? En guise de feuilleton de l’été, portraits de quelques lauréat(e)s. Léonie Bischof a décroché l’adaptation des polars de Camilla Lackberg en bande dessinée. Une consécration, après un parcours structuré par sa présence au sein de l’Atelier Mille.

Ici, six jeunes auteurs se serrent les coudes, bricolent, se réchauffent, échangent, travaillent.

L’air clair de l’hiver picote et cristallise les sons sous le ciel bleu. Je songe aux minuscules sapins suédois alignés dans les paysages de La Princesse des glaces. Alentour le quartier de Saint Gilles, la friterie, les cafés, les pavés. Légèrement à l’écart, dans une petite rue, l’Atelier Mille. Dans une minute, il fera moins froid, Léonie m’accueillera. Cheveux rouge feu, tisane, sourires et confidences : comment est-ce aujourd’hui d’être une jeune auteure de bande dessinée ?

Léonie est en pleine période de stress. Sur la table à dessin, le travail du scénariste à partir duquel elle effectuera les crayonnés, avant de les reprendre à la table lumineuse home-made au crayon gras. Car oui, dans l’Atelier Mille, on sent tout de suite les bienfaits et la nécessité du travail collectif. Ici, six jeunes auteurs se serrent les coudes, bricolent, se réchauffent, échangent, travaillent. Une forme de vie collective rendue obligatoire par la précarisation du métier, la nécessité de ne pas rester seul, l’envie d’émulation, l’amitié.

Sur la table de la dessinatrice, les travaux originaux s’empilent. Qu’en faire ? On stocke, on expose, on tente de les vendre. La couleur est ajoutée après, par quelqu’un d’autre, car même si Léonie aimerait colorier ses planches, le timing d’adaptation des best sellers de Camilla Lackerg en albums est tellement serré que ça prendrait deux fois le temps prévu. La Reine des glaces, le premier qu’elle réalise, c’est la chance d’augmenter sa notoriété en tant qu’auteure. Le roman s’est vendu à des millions d’exemplaires, et les consommateurs achètent parce que les fans veulent avoir tous les produits dérivés, sont attirés par le nom de l’œuvre originale ou craquent sur la couverture. Pourtant ce n’est pas une simple copie illustrée. La narration est adaptée aux contraintes de la bande dessinée, tout a été recomposé. La visibilité obtenue par Léonie grâce à cette trilogie est bienvenue. Elle lui permettra d’en vivre un peu mieux, d’arrêter de travailler à côté, de justesse mais d’y arriver quand même, et surtout de freiner le rythme stakhanoviste de création des albums. Grâce à ce contrat, elle un an pour voir venir. Mais d’un projet à l’autre, nulle sécurité, il faut aller vite, produire sans filet, accepter qu’entre les premières et les dernières planches d’un album, il y ait une disparité énorme du fait de l’absence d’espace de maturation.

Le soir, elle regagne son appartement, scanne le résultat, et fignole jusqu’au milieu de la nuit : ajout des bulles, nettoyage des pages.

Une journée de travail classique débute vers dix heures. Léonie est sur le pont, à l’atelier, avec pour objectif de produire deux crayonnés et deux encrages par jour. Le soir, elle regagne son appartement, scanne le résultat, et fignole jusqu’au milieu de la nuit : ajout des bulles, nettoyage des pages. Au début d’un projet, il y a un temps de préparation moins intense, où elle flâne, gribouille, cherche, travaille le story-board, et entre tout cela confectionne affiches, flyers, et travaux divers.

Pour elle, depuis l’enfance, le dessin c’était clair. Un stage en option graphisme lui fait prendre conscience que rester sur un ordinateur toute la journée pour faire du placement de texte ne lui apporterait pas l’épanouissement dont elle rêvait. Elle visite les beaux arts avant d’atterrir à Saint Luc à Bruxelles, s’entend immédiatement avec ceux qui seront ses futurs compagnons d’armes à l’Atelier Mille, parle BD du matin au soir.

Après l’école en 2005 débutent les années grises. Son dessin est encore trop peu affirmé, le découragement guette avec l’isolement. Elle a beau être pétillante et pleine de ressources, en dehors du cadre, c’est la paralysie, l’autocritique au paroxysme. Alors elle bouquine, travaille en Suisse, à la Fnac, son ami (également auteur de BD) au Mc Do, ils habitent chez leurs parents pour économiser le loyer. Puis le tournant numérique lui permet de rencontrer de jeunes éditeurs, de partager des BD en ligne et de recevoir les critiques de toute une communauté, avant de publier dans des collectifs grâce à des concours.

La découverte de catcheuses amateur, mères de familles en surpoids, buveuses de bières aux coupes de cheveux impossibles qui combattent entre copines le week-end, sur un ring, en maillot de bain lamé distendu, donne naissance à Princesse Supplex.

La découverte de catcheuses amateur, mères de familles en surpoids, buveuses de bières aux coupes de cheveux impossibles qui combattent entre copines le week-end, sur un ring, en maillot de bain lamé distendu, donne naissance à Princesse Supplex. Elle a alors le pied à l’étrier et trouve enfin le courage de contacter Casterman, trois ans après la sortie de l’école, avec le projet Hoodoo Darlin’, sur fond de Led Zeplin, blues et jazz années 60. Un travail ambitieux au scenario duquel elle travaille plus d’un an sans parvenir à débrouiller l’écheveau d’une histoire qui se ramifie sans cesse. Le directeur de collection la met à l’épreuve sur plusieurs projets d’adaptation de romans jeunesse sans trouver satisfaction, ce qui aura le mérite d’affiner suffisamment son dessin pour enfin s’engager sur un projet d’envergure. Ce n’est donc que 10 ans après la sortie de St Luc que son travaille paie, malgré le spectre de la précarité.

Léonie considère qu’être une fille dans un monde de la BD encore essentiellement masculin peut-être un avantage. Même si la proportion filles – garçons tend à s’équilibrer dans les écoles, et qu’il y a de plus en plus de lectrices, elle profite d’une visibilité accrue. Mais sa rareté attire aussi de nombreux lecteurs masculins d’un certain âge qui ne souhaitent que « discuter », ainsi qu’une forme de paternalisme déplacé des professionnels de la chaîne du livre, quand elle n’a pourtant rien d’une frêle petite chose fragile. Définitivement le milieu de la bande dessinée est en pleine mutation, et lorsqu’on la voit partir à l’abordage, on ne peut qu’avoir envie de suivre l’aventure !

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