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Le jeudi 13 octobre dernier lors d’un déjeuner du Cercle littéraire de la Scam « Spécial BD », Alain Dartevelle, membre du Comité belge de la Scam représentant les auteurs littéraires, interrogeait Léonie Bischoff, Sacha Goerg et André Taymans sur leurs pratiques, leurs relations aux éditeurs, les différents modèles économiques existants… Peut-on faire rémunérer son travail de scan ? Est-il possible de naviguer d’un éditeur pointu à une multinationale et retour ? Éléments de réponse dans cette première partie de recension.

Alain Dartevelle (AD) : Faire de la BD, est-ce complexe ? Plus aujourd’hui qu’avant ?

Léonie Bischoff (LB) : Pour moi, c’est pour l’instant assez simple, mais j’ai eu beaucoup de chance et Internet a joué un rôle capital. Je suis entrée chez Casterman après avoir eu un peu de visibilité grâce à l’éditeur Manolosanctis qui a une vitrine internet. Les éditeurs de chez Casterman y ont découvert mon travail et cette première exposition leur a donné confiance. Aujourd’hui, je travaille avec un certain confort et ils me donnent la possibilité de réaliser un album par an, à mon rythme, ce qui est précieux.

Sacha Goerg (SG) : J’ai d’abord été tenté par l’art contemporain, mais je me suis finalement lancé dans la BD, notamment à l’Employé du Moi, la maison d’édition que j’ai cofondée. Nous étions un noyau dur, soudé par une expérience de fanzinat, puis par l’envie de construire et de développer quelque chose : il nous a donc paru naturel de tout faire nous-mêmes. Nous ne le faisons pas pour l’argent, mais pour essayer, pour mener nos projets – dans une sorte de filiation envers La 5° couche par exemple. À l’époque, j’étais d’ailleurs peu intéressé par ce que proposaient les grands éditeurs que je trouvais très classiques, alors qu’à l’inverse mon travail était plus expérimental. À la base, mon album Nu était un fanzine, ce qui me permettait une vraie liberté de ton. J’avais aussi l’envie de travailler avec ma propre maison. Aujourd’hui je suis plus ouvert, j’ai d’ailleurs travaillé avec Dargaud (pour La Fille de l’eau, ndlr).

La collaboration avec l’une ou l’autre maison est aussi une question de moment… Je développe même un projet avec Casterman, l’adaptation papier d’un projet qui existe sur Internet, Professeur Cyclope (il est d’ailleurs intéressant de constater que le papier arrive toujours à un moment donné dans le projet… aussi parce que c’est encore dans ce média qu’il y a le plus d’argent). Je ne suis pas forcément fidèle aux éditeurs ayant pignon sur rue, les projets se font plutôt via des rencontres à certains moments.

AD  : André (Taymans), tu as un goût particulier pour les héroïnes féminines, il y a eu Caroline Baldwin, innovante et atypique pour l’époque, puis Les Aventures de Charlotte et Les Tribulations de Roxane, mais aussi Assassine et Toison d’or, avec la complicité de Patrick Delperdange. Ce qui est formidable avec toi, c’est que tu passes de la bd jeunesse à des projets plus « adultes », tu dessines, tu écris des scénarios pour d’autres auteurs, tu créées aussi des séries… Comment travailles-tu ? Et comment tout cela a-t-il commencé ?

André Taymans (AT) : Tout a commencé pour moi de manière assez rocambolesque par une rencontre avec Edgar P. Jacobs alors que j’étais adolescent ; il m’a tout appris. J’ai ensuite étudié à St Luc, puis j’ai travaillé pour une revue. C’était en effet le temps béni où les revues BD existaient et où les auteurs préféraient travailler pour elles que pour un éditeur. Cela nous permettait de vivre, on était payé environ 15.000 francs belges la planche, et si cela marchait l’éditeur produisait un album. L’auteur touchait alors 10% de droits d’auteurs dès le premier album vendu, c’était beaucoup plus avantageux qu’aujourd’hui.

En ce moment, je reprends la série des Petzi, et ce travail a un volet patrimonial passionnant. À noter d’ailleurs que si Petzi a connu un grand succès ici, la série a été un vrai bide en France… Peut-être est-ce dû à l’humour proche du nonsense que les Français n’ont jamais compris ? On sait aussi que la série des Martine est réécrite pour être mieux adaptée au marché français actuel. De manière générale, on voit que depuis le rachat par Gallimard, tout ce qu’il y avait de « belge » chez Casterman est gommé, poli, pour être mieux adapté au marché français.

Je travaille aussi aujourd’hui au développement du projet « Made in Sablon » : il s’agira d’un programme de quatre albums par an visant à lancer de jeunes auteurs belges, qui travailleront avec une rémunération décente (avec l’aide de la Région bruxelloise). Tout n’est pas encore ficelé mais c’est en cours !

AD  : Pour revenir justement à la question de la rémunération, on voit qu’on ne touche pas beaucoup plus aujourd’hui qu’à l’époque dont André parlait, or le coût de la vie a bien évidemment augmenté depuis. Ni le lectorat ni la taille des librairies ne sont extensibles, et même si on peut être publié, c’est loin de vouloir dire qu’on peut en vivre. Il n’y a pas de solution miracle, mais plusieurs pistes possibles.

LB  : Je m’en sors aussi en faisant quelques illustrations de commande, notamment en Suisse où les tarifs et salaires sont plus élevés.

SG  : L’adaptation de Chicagoland (parue chez Delcourt) était également une commande – dans ce cas on est vraiment obligé de s’approprier le sujet et de se passionner, autrement on n’y arrive pas ! Souvent, l’éditeur essaie de payer moins le scénariste d’une adaptation, prétextant qu’il doit faire face à d’autres frais… Ces raisons sont souvent fallacieuses et il ne faut pas se laisser faire.
Aujourd’hui, il n’y a pas de prix à la page mais des forfaits, et surtout des à-valoir sur les droits… Ce qui n’est pas l’idéal pour les auteurs. En général, on touche environ 3.000€ par album, souvent payés en plusieurs fois, à la remise des pages.

LB  : La situation est différente lorsqu’on travaille avec un éditeur indépendant. On sait qu’il y a moins d’argent qu’avec une grande maison, mais d’un autre côté la qualité des échanges est meilleure, on peut proposer un travail plus artistique, l’auteur doit accepter moins de compromis et peut mener le projet à sa guise. C’est souvent plus facile de discuter et d’établir un vrai dialogue qu’avec les grandes maisons où nos interlocuteurs mènent plusieurs projets de front, travaillent dans des équipes énormes et où certaines étapes de la production sont sous-traitées (Casterman par exemple fait scanner toutes les planches de ses albums en Italie).

Cela devient beaucoup plus problématique quand de grandes maisons s’alignent sur les prix pratiqués par les petites et annoncent, avec une certaine mauvaise foi, que puisqu’on accepte de faire un projet pour 2.000 € avec un éditeur indépendant, alors ils ne payeront pas plus. On en vient, en tant qu’auteur, à avoir l’impression de se saborder quand on accepte de faire un travail plus pointu, plus artistique mais peu payé chez un éditeur indépendant.

SG  : Et ce d’autant plus, qu’aujourd’hui les jeunes auteurs font quasiment tout eux-mêmes : ils scannent et nettoient leurs pages ce qui représente un gain énorme pour l’éditeur. Bon à savoir : certains auteurs arrivent à négocier une rémunération pour ce travail de scan et nettoyage… Il faut toujours la demander !

AT  : Paradoxalement, cela n’a jamais été aussi peu onéreux de produire des livres mais les auteurs n’ont jamais été aussi mal payés (de 10% on passe à 8% du prix de vente par exemple) ! Un autre aspect du problème est qu’il y a de plus en plus d’auteurs, et que les éditeurs profitent de cette situation : ils font leur marché et ne se gênent pas pour faire comprendre à un auteur que s’il n’est pas satisfait des conditions proposées dix autres seraient prêts à les accepter. Le rapport de force a changé, en faveur des éditeurs.

Avant, c’était pour ainsi dire familial, tout le monde se connaissait, certes les éditeurs avaient un comportement qui confinait au paternalisme mais cet esprit familial était bien plus agréable que la situation actuelle où des actionnaires président aux destinées de maisons devenues des multinationales. Aujourd’hui, avec ces grands groupes, je n’ai plus vraiment la sensation d’être un auteur mais plutôt un code-barres dans un listing. L’objectif affiché est la rentabilité, et la hiérarchie est pesante.

LB  : On voit qu’il y a dans ces groupes une nouvelle génération d’éditeurs plus ouverts à l’expérimentation, mais bien souvent ils bercent l’auteur d’espérances avant d’annoncer qu’un feu rouge venu de plus haut arrête le projet, sans qu’on ne sache jamais qui ni pourquoi.

Pierre Lecrenier (auteur présent lors du déjeuner) : Et on sait que les gros éditeurs laissent les petits prendre les risquent et récupèrent ce qui marche bien dans leur catalogue.

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