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Dans le cadre du XS Festival, la SACD-Scam propose ses Rencontres insolites, la collision de deux univers qui n’étaient pas destinés à se rencontrer a priori et qui créent rapidement ensemble, en légèreté, une petite forme pour l’occasion. Parfois, l’expérience est saisissante, profonde, et marque les deux créateurs qui sont ici des créatrices. Rencontre.

Exotic World est le titre du spectacle présenté pour la première fois dans le cadre du XS festival, et pour lequel Sarah Moon Howe et Ayelen Parolin ont bénéficié de la bourse SACD – Scam. Le projet a pour objectif de faire se rencontrer des artistes de répertoires différents qui n’auraient pas été amenées à créer de concert sans ce déclencheur. Après le spectacle, un autre rêve : réaliser une captation, trouver l’occasion de le rejouer, le faire évoluer.

Sur scène, deux femmes, vêtues de gris, dans l’obscurité. La première en salopette et baskets, court, nettoie, fait les courses, la lessive, élève ses enfants ; la seconde en combinaison moulante sur talons de dix centimètres séduit, s’enroule, envoûte, féline, plastique. À l’arrière plan, un écran. Des images patinées du temps passé défilent. Ces deux femmes sont-elles différentes ? Identiques ? Sont-elles le point de jonction des antagonismes qu’elles métaphorisent ?

Elles se rappellent avoir dansé pour la première fois sous le soleil de leurs 7 ans, insouciantes, sans entraves, libres. Le temps de l’innocence. Plus tard, la vingtaine, un métier : l’une devient chorégraphe, l’autre stripteaseuse, la folie, le burlesque, les corps en fête, la beauté de la jeunesse, mais déjà le temps dévale, délave, contraint aux compromissions. Le fantôme du vieillissement larvé se révèle, la nécessité de l’humour surgit. À 30 ans, la question : peut-on exercer ce métier malgré l’âge, la maternité, l’allaitement ? Quelles issues, quelles solutions pour ces corps, outils de travail, outils de vie, quelles limites à la mise en scène ?

Tandis que l’une préserve le vernis du spectacle, l’autre se dissout dans le spectacle de sa réalité. La chorégraphie les distingue, les assemble, de la sensualité au désespoir, de la liberté effrénée aux torsions épileptiques, l’une se libère, l’autre s’entrave, elles s’échangent, se déforment, se relâchent, se mêlent et se démêlent. La danse libère et frustre, caresse les tentations, percute les refus, questionne les limites de la féminité, la soumission à une nécessaire dégradation du corps. De quelle cangue la femme doit-elle s’extraire, pour quel avenir ? À quel prix ? Pour quel rêve ?

Je rencontre Sarah et Ayelen sous la lueur pâle du soleil belge au petit matin. Elles sont magnifiques, avec sur le visage des sourires intérieurs qui parlent de rencontres, de voyages, de richesses humaines.

Ayelen vient d’Argentine. Elle a commencé la danse lorsqu’elle avait 5 ans, a enchainé avec le conservatoire puis une école de danse contemporaine. Elle devient voyageuse au long cours, assiste à tous les spectacles possibles. Lorsqu’elle arrive à Bruxelles c’est pour y rester trois mois, elle s’y installe définitivement. Après un passage à Montpellier, un solo en 2003, elle travaille comme interprète, et décide en 2011 de mettre son travail de chorégraphe au centre de ses activités. Elle produit deux spectacles 25.06.76 et Hérétiques. Lorsque la création d’Exotic world débute, elle est en période d’allaitement, ne dort pas la nuit, doit concilier le fait d’être mère avec les tournées qui se multiplient, les horaires des crèches, les contraintes matérielles. Elle n’est pas supposée monter sur scène.

Sarah Moon, de père canadien et de mère belge a fait des études de psychologie et apprend parallèlement le striptease. Elle effectue son mémoire de fin d’études sur les stripteaseuses, commence à travailler en psychiatrie. En 2003, elle réalise son premier film Ne le dites pas à ma mère sélectionné à la Mostra de Venise, avant de devenir mère d’un enfant handicapé. Appelée à participer au spectacle Nightshade par Wim Vandekeybus, elle se libère du poids de la culpabilité en côtoyant la scène. Ayant acquis une légitimité en tant que documentariste, elle réalise plusieurs films sur son expérience de mère et de stripteaseuse : En cas de dépressurisation puis Le Complexe du kangourou l’éloignent de la danse jusqu’à la rencontre d’Ayelen et la création d’Exotic world avec le soutien de la Scam.

Le pont entre les deux univers s’est créé aisément autour de la question de savoir si être mère et danseuse est un cumul acceptable, possible en 2015. La danse impose les tournées, les absences, tandis qu’être mère, à fortiori d’un enfant handicapé, suppose une présence ininterrompue. La lecture du livre Y a-t-il de bonnes mères ? (Une bonne mère est aussi une femme qui n’oublie pas de penser à elle) de Maurice Tarik Maschino, est un déclencheur qui réunit Sarah et Ayelen autour de cette question de la culpabilité. Les deux artistes souhaitent garder l’intégrité de ce qu’elles sont, conserver leur spécificité, et construire quelque chose de cohérent avec les codes très différents du cinéma, du théâtre, du striptease, et des références distinctes. La création d’Exotic world se joue dans un double mouvement de conservation des différences et de recherche d’homogénéité.

Un petit film mettant en scène deux fillettes leur permet d’imaginer un passé commun créé de toutes pièces. Les univers s’enrichissent. Sarah qui travaille sur la verticalité et les masques est le contrepoint d’Ayelen, danseuse contemporaine qui peut déconstruire le corps de la femme librement, craquer, lâcher prise. Plus le spectacle avance, plus la linéarité supposée éclate, questionne les certitudes, interroge le regard du spectateur. Il y a aussi une tentative de traduction des difficultés quotidiennes. Lorsqu’on leur demande si elles ont trouvé des réponses à leurs questions, elles sourient : "on ne trouve pas de réponse aux questions à l’origine de la création", répond Sarah, "mais le fait d’agir autour de ces questions donne des pistes et ouvre sur d’autres questions." C’est la chance de l’artiste d’être à même de les mettre en mots, en mouvements et en images.

Après Exotic world, le spectacle, Sarah part à Exotic World, la Mecque du striptease et de la danse « exotique » avec un projet de documentaire. Elle aurait rêvé d’être accompagnée par Ayelen, mais cela sera impossible. Elle y rencontrera des stripteaseuses entre 60 ans et 85 ans, devenues chamanes, aux habilités particulières, en quête de sagesse, qui acceptent d’être âgées et de s’exposer nues.

Ayelen repart quand à elle avec de nombreuses questions sur la féminité, l’âge et la mise en scène. Elle écrit actuellement un solo avec une danseuse argentine, vivant en Belgique depuis 20 ans. Comment faire pour se renouveler et poursuivre ce métier lorsqu’on n’a plus vingt ans ? "Avec l’âge on gagne en présence et profondeur ce qu’on perd en habilité physique", dit-elle. Comment éviter alors le possible pathétique d’un travail performatif forcé ? Comment générer l’émotion ? Face à la dégradation, pourquoi continuer ? Pourquoi s’arrêter ? Comment gérer la tristesse et la fascination ?

La Maison des auteurs est impatiente de voir vers quels rivages cette rencontre mènera ces exploratrices !

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